Contes de faits de passionnés

Portrait de Valentine Tibère – février 2017

Une rencontre avec Valentine Tibère, chocolatologue, c’est forcément une rencontre gourmande et chocolatée. Valentine n’a pas dérogé et nous avons dégusté un chocolat de Madagascar, du chocolatier Akesson’s, un Trinitario au poivre sauvage : « au nez, il y a des notes d’encens, subtiles, et on le sent fruité. En bouche, vous sentez le poivre citronné, une note d’agrumes sur l’allonge et quelque chose de chaud en fin de bouche »… Je ne suis pas sûre d’avoir senti toutes ces saveurs, mais cette entrée en matière était des plus engageantes !

Le cacao selon Valentine Tibère

Valentine Tibère est chocolatologue, à mi-chemin entre l’ethnologue  et l’œnologue du cacao.

Journaliste pour Chocolat Magazine au début des années 90, Valentine Tibère a été l’une des pionnières dans le développement du chocolat de dégustation en France. A tel point qu’elle en a fait son métier : Valentine est chocolatologue, un métier qu’elle a imaginé au fil de ses voyages et recherches autour du cacao. Contributrice de premier plan à l’essor des chocolats aromatiques et des grands crus de cacao en France, elle déguste aujourd’hui le chocolat comme un œnologue, un grand vin. 

Le cacao de grands crus, personne n’y croyait, sauf elle.

« Mon premier souvenir autour du cacao, ce sont les cabosses de cacao, dorées, lisses, accrochées sur le tronc du cacaoyer. C’était en 1997 ou 1998, en Côte d’Ivoire ». Valentine Tibère commence à se raconter, une cabosse à la main rapportée pour l’occasion. « Le Président de Côte d’Ivoire nous a invité, avec une quarantaine de chocolatiers, à visiter la plantation officielle du pays. Pour la quasi-totalité d’entre nous, c’était la première fois que nous voyions un cacaoyer ». C’est de ce voyage que Valentine tire sa passion du cacao : elle décide alors d’explorer les plantations ivoiriennes d’est en ouest pour goûter le plus grand nombre possible de fèves, crues ou fermentées, et en découvrir les divers arômes. Une démarche pionnière pour l’époque car les professionnels croyaient alors au goût unique du cacao ! Cette expérience initiatique lui fait prendre conscience que la protection des variétés anciennes de cacaoyers est un enjeu pour la filière cacao.

« Plus tard, à la suite de longues investigations dans une bibliothèque privée à présent dispersée, j’ai découvert que la notion de crus de cacaos datait du XIXème siècle. Parmi tous les crus, le meilleur du monde était le Cacao Real, au Mexique. Le CIRAD* considérait ces variétés Criollo comme disparues et trouvait ma démarche utopique ! ». En 2004,  une rencontre inattendue avec un planteur mexicain lui vaut une  invitation à parcourir l’ancienne province du Soconusco pour retrouver les arbres à graines blanches des ancêtres mayas. Voilà Valentine propulsée au cœur de la forêt tropicale en quête de ces cacaos mythiques. « Je ne parlais pas un mot d’espagnol mais on arrive toujours à se débrouiller. J’ai fini par trouver quelques arbres perdus dans les plantations, issues des premières variétés de Criollo ».

En France, à cette époque, le Mexique n’est pas reconnu comme un pays produisant des cacaos fins. C’est Stéphane Bonnat qui, finalement, suit Valentine et lance la première tablette de Cacao Royal du Soconusco. Il marche alors sur les pas de son père Raymond, véritable inventeur du concept des cacaos de crus, au début des années 80. « Cette aventure a aussi été l’occasion pour le Mexique de prendre conscience de l’intérêt de sa filière cacao : c’est un trésor qu’ils développent depuis, jusqu’à en faire un attrait touristique ! »

Devenir ethnologue du chocolat.

De là, Valentine Tibère a développé sa passion pour les cacaos aromatiques : « le cacao est une chasse au trésor, à la frontière entre le voyage pour retrouver et connaître les terroirs et planteurs, la science pour connaître les variétés et savoir les déguster, l’histoire pour remonter aux légendes des origines ». C’est précisément pour approfondir ses recherches, et comprendre les origines des glyphes qui racontent l’histoire du cacao, que Valentine a étudié la langue Maya : « Le mot cacao vient d’un glyphe maya qui représente un poisson ! Le lien entre le poisson et le chocolat n’est pas évident à première vue. Pour comprendre, il m’a fallu remonter à la légende du Popol Vuh qui raconte l’histoire du premier chocolat à boire ». Et de nous livrer que petite fille, elle voulait être ethnologue : « finalement, je suis devenue une ethnologue du chocolat ! ».

La palette de Valentine

Le cacao, une palette de saveurs

Autre corde à son arc, celle de savoir déguster le cacao comme on déguste un grand vin. Valentine a en effet développé son palais comme une œnologue. Roannaise et gourmet, elle a très tôt cherché multiplier les dégustations et s’est formée, sur le tas,  à l’art de la dégustation avec des chocolatiers, des sourceurs de cacao, mais aussi des aromaticiens. « Il n’existe en effet pas d’école pour ce qu’on pourrait appeler l’œnologie du chocolat ».

Pour Valentine, « les arômes sont comme les couleurs : une couleur présente plusieurs tonalités. Les saveurs sont pareilles, toutes en nuances ». Son palais ainsi affiné lui a permis de devenir une référence pour décrire les chocolats de dégustation des plus grands chocolatiers. Désormais, elle va plus loin et intervient de façon ponctuelle, dans le cadre de l’Université de Paris-Pontoise,  où elle donne des cours sur l’histoire du cacao et du chocolat à travers les pays producteurs et consommateurs. « Selon les origines, les terroirs, les variétés et même d’une fève à l’autre, les flaveurs sont différentes ». En mars 2017, Valentine a même co organisé dans ce cadre le premier colloque sur « Les goûts du chocolat dans le monde », avec Vincent Marcilhac (Pôle de gastronomie internationale).

 

* Centre de recherche agronomique et de coopération internationale pour le développement durable des régions tropicales et méditerranéennes.

 

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Portrait de Franck Vogel, photojournalist international – réalisé en novembre 2016

Franck Vogel, « messager par l’image » au service des causes humanistes et écologistes

“Prendre des photos, montrer le monde et le rencontrer, et être un messager”

« Ce n’est que dans l’aventure que certaines personnes réussissent à se connaître, à se trouver », cette citation d’André Gide, Franck Vogel pourrait la faire sienne. Car c’est bien dans l’aventure qu’il a trouvé sa voie et qu’il s’est trouvé. Très tôt, il sut que son parcours ne serait pas linéaire : des études de biologie, en France puis aux USA, un cursus en école d’ingé finalement. Ces pérégrinations l’amènent à rejoindre le monde de l’entreprise dont il découvre très vite qu’il n’est pas pour lui.

C’est en réalisant un tour du (vrai) monde qu’il trouvera finalement sa vocation : celle d’être photographe et « messager ». A 39 ans, Franck Vogel est aujourd’hui photojournalist pour la presse internationale. Tels les grands fleuves, son parcours est fait de méandres, de courants contraires, de résurgences, pour faire de sa passion un vecteur de communication sur la scène internationale.

Les méandres de son parcours étudiant.

« Quand j’étais enfant, je voulais être garde forestier. Et c’est en apprenant l’informatique à 14 ans que j’ai découvert mon goût pour le graphisme ». La nature, la créativité, l’esthétique, 3 mots qui résument le cap que Franck Vogel a commencé à suivre dès son enfance passée dans les vignes familiales en Alsace. Il choisit d’abord d’aller à la fac pour suivre un cursus en biologie, et saisit ensuite l’opportunité de réaliser sa maîtrise aux USA à la Lehigh University de Pennsylvanie. De retour en France, il rejoint une école d’ingénieur et suit un parcours en agroalimentaire, puis une spécialisation en économie et gestion des entreprises pour finir par intégrer un cabinet de conseil : « je ne me sentais pas passionné par ce que j’étudiais et plus tard, mes missions de consulting ont fini de me faire comprendre que l’univers de l’entreprise n’était pas pour moi ». 

Entreprendre sa vie, malgré les courants contraires. 

En 2001, Franck Vogel est convaincu qu’il doit faire autre chose de sa vie, mais il ignore encore comment. Cette année-là, il prépare un voyage autour du monde : « je savais juste que je voulais voyager, trouver une voie spirituelle et pratiquer la méditation, sans autre ambition ». Il trouve des sponsors, planifie un parcours d’un an (Kenya, Tanzanie, Rwanda, Népal, Inde et Asie du Sud Est). Le départ se profile. Jusqu’au 11 septembre 2001. Les attentats lui font perdre presque tous ses sponsors. Qu’importe : il décide de partir, avec 1 500 € en poche et son appareil photo. Son tour du monde, Franck Vogel le fera en stop, avec l’intime conviction qu’il peut le faire. Les débuts en Afrique sont difficiles : « il faut beaucoup de courage pour passer au-delà des difficultés des premiers jours. Il y a toujours un élément déclencheur qui fait qu’on poursuit malgré les obstacles. Moi, je ne voulais pas rentrer en France et devoir annoncer à mon entourage que je m’étais dégonflé. Alors j’ai persévéré, et au bout de quelques jours au Kenya, après avoir passé le cap de mon premier voyage en stop seul au milieu de l’Afrique, j’ai senti que mon voyage commençait : c’est parti. La suite s’est enchaînée ». Et c’est quelques mois plus tard, en pratiquant la méditation bouddhiste en Birmanie, qu’il se découvre lui-même. Il comprend que « sa mission sur terre, ce n’est pas d’être ingénieur, mais de faire ce que je faisais là : prendre des photos, montrer le monde, aller à la rencontre des autres, et être un messager ».

En rentrant de ce voyage en 2003, il a la certitude que la photo est son moteur. Il commence par quelques expositions et invente un type de luminaire photographique avec lequel il montera sa petite entreprise. Mais son objectif reste intact : valoriser ses photos et préparer un nouveau reportage pour, espère-t-il, percer dans ce secteur ultra concurrentiel. « Entre 2003 et 2007, je vivais très simplement, et mon entourage m’encourageait surtout à trouver un emploi, mais j’ai continué avec la conviction d’être sur la bonne voie ». En 2007 et 2008, il part pour une série de voyages au Rajasthan, à la découverte d’un peuple encore inconnu, les Bishnoïs. « J’avais décidé que ce serait mon dernier essai : si ça ne marchait pas, j’arrêtais la photo ». Il passe au total 6 mois dans cette communauté. A son retour, il sait qu’il tient un bon sujet. Sujet qu’il décide d’aller montrer à tous les grands magazines de reportages lors d’un festival international. La réponse est unanime : on le veut !

L’amulette Bishnoï offerte à Franck en tant que membre de la communauté

La résurgence grâce au sujet sur les Bishnoïs

La presse internationale s’est arraché le reportage. Finalement, Franck Vogel a assuré l’exclusivité au magazine GEO à l’occasion du numéro anniversaire des 30 ans du magazine en 2009. Le sujet a ensuite été décliné dans de nombreux titres internationaux, et fait encore le tour du monde sous différentes formes : des expositions à Paris en 2011 et 2012, à l’UNESCO à l’occasion de la COP 21 en 2015, au Kazakhstan, à Jodhpur en 2016, et un film a été réalisé avec France Télévision.

Depuis ce succès, Franck Vogel poursuit dans cette direction : depuis 2012, il travaille sur les grands fleuves et la guerre de l’eau, un sujet d’actualité qu’il traite sous un angle géopolitique. Dans son 1er tome de la série « Fleuves frontières, la guerre de l’eau aura-t-elle lieu ? », il aborde quatre fleuves : le Nil, le Brahmapoutre, le Colorado et le Jourdain. En 2017, il commencera le second tome (Ganges, Zambèze, Mékong, Amazone). Franck Vogel constate désormais que sa formation est un vrai atout : « mon titre d’ingénieur me permet de donner tout de suite une crédibilité à mon travail sur la scène scientifique internationale. Cette année, je suis intervenu à l’Université de Colombia aux USA, au Earth Institute et dans des interviews à la radio, notamment à la BBC. Mes messages sont entendus. Je réalise donc ma mission dans toutes ses dimensions : je suis photographe, je vais à la rencontre des autres, et je suis messager, reconnu et entendu de la communauté internationale ».

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